[Vidéo] Mieux que l’hypnose ou l’homéopathie ? On a testé le stage d’Air France pour affronter sa …

La poussée du décollage est à son maximum lorsqu’une alerte retentit dans le cockpit, un voyant rouge s’allume sur le tableau de bord : moteur gauche en feu. Sanglée sur mon fauteuil, je me contracte. La fin de la piste 4 d’Orly se rapproche. Trop tard pour interrompre le roulage. Assise à côté du commandant de bord, je retiens mon souffle tandis qu’il déclenche les extincteurs. Le sol d’Orly se dérobe et, miracle, nous nous élevons, l’avion poursuit sa montée en altitude sur un seul moteur… “C’est calculé pour !”, lance Willy, pilote d’Air France certifié sur A 320 et Boeing 777.

Il explique que nous allons analyser rapidement la situation et, le cas échéant, amorcer un virage de retour. Heureu­sement, nous ne sommes pas à 1 500 mètres du sol, mais juchés sur des vérins à trois ou quatre mètres dans un simulateur d’A 320.

À ses côtés, je tente d’apprivoiser mon anxiété maladive en avion. Environ 30 % des voyageurs stressent à un moment ou à un autre du vol. Comme la plupart d’entre eux, je n’ai pas cessé de voler. Je prends une dizaine de vols par an, avec toujours un léger sentiment d’anxiété la veille, une boule au ventre dans la salle d’attente, des palpitations au décollage, avant que mes mains moites ne viennent chercher frénétiquement le secours de celles de mon compagnon (ou le cas échéant d’un collègue, ce qui est assez gênant). Après un relatif contrôle de mes émotions en altitude de croisière, entrecoupée de quelques visions de catastrophes, palpitations et suées me reprennent pour l’atterrissage.

Depuis que je travaille à “L’Usine Nouvelle”, cela ne s’est pas vraiment arrangé. Dans cette rédaction où l’aéronautique occupe une large place, chaque crash est l’occasion d’une effervescence particulière et donne lieu pendant des mois à une foule d’articles, de vidéos, d’analyses. À deux pas de mon bureau, Olivier, mon collègue de l’aéronautique, s’entretient longuement au téléphone de sondes qui gèlent, de logiciels fous, de décrochages non contrôlés, de moteurs qui se détachent, de rencontre inopinée avec des missiles. Avec en général… zéro survivant à l’arrivée.

J’étais donc impatiente de mon rendez-vous avec la psychologue d’Air France, première étape de mon cursus anti­panique. Au bureau de la compagnie aux Invalides à Paris en l’attendant, je feuillette un “Air France Madame” et tombe sur une publicité où une femme conquérante clame “born to dare”. Et moi ? Condamnée au “born to fear” ? Caroline Acimovic, ancienne hôtesse et psychologue, me tire de ma rêverie pour un entretien approfondi. Elle tente de me déculpabiliser. “Oui, ce n’est pas normal de ne pas être relié au sol. Mais c’est votre appréhension de la situation qui pose problème plus que la situation elle-même.” L’anxiété en avion est liée à la peur de mourir, à la prise de risque. Lorsque je lui apprends que la mienne s’est déclenchée après une chute dans une crevasse sur un glacier norvégien, juste après la naissance de mon premier enfant, son visage s’éclaire. “Voilà, vous étiez devenue mortelle et responsable.”

Expliquer pour dédramatiser

Dans un avion, il y a tous ces bruits incompréhensibles que l’on surinterprète. “Il faut apprendre à lâcher prise, m’explique-t-elle. Et pour ne pas être envahi d’émotions, il faut être dans l’action, tout en laissant aux professionnels la bonne marche de l’avion.” Caroline me conseille tricot, coloriage, cocotte en papier et aussi de convoquer mes cinq sens. Respirer un parfum, déguster un morceau de chocolat, pratiquer la sophrologie… En sortant du rendez-vous, je doute un peu. D’autant que je ne me vois pas me mettre au tricot. Une semaine plus tard, me voilà dans une salle du centre anti-stress d’Orly avec Laurie, une jeune commerciale qui prend l’avion une fois par semaine en espérant échapper aux turbulences.

Yves, le steward qui nous accueille, explique le rôle des PNC (personnel navigant commercial), leur formation. Il confie l’histoire d’un ancien stagiaire qui a désormais passé son brevet de pilote. Tous les espoirs sont permis ! Lui succède Marie-Hélène, hôtesse et sophrologue. Le stress de l’avion, ça se dompte tout comme celui des situations irritantes de la vie. En séance de méditation, Marie-Hélène nous intime de fermer les yeux, nous invite à sentir nos organes, sa voix douce est apaisante : “Vous respirez en gonflant votre ventre comme un petit ballon, vous expirez par la bouche lentement, les muscles de votre front se détendent agréablement, vos épaules, votre bras, vos doigts se relâchent, vous êtes bien…” Puis elle nous apprend à créer une image tranquillisante que nous pourrons convoquer à la place de nos scénarios catastrophes.

Retour au réel avec un exposé sur la culture de sécurité de l’industrie aéronautique avant que Willy, le commandant de bord sanglé dans son uniforme, n’entre en scène. Très didactique, il explique le principe de la portance, souffle sur une feuille de papier qui se relève. “Vous voyez, c’est simple, c’est comme sur une aile d’avion, l’écoulement de l’air provoque une dépression au-dessus de la feuille et une sur­pression en dessous. C’est pour cela qu’elle se soulève.”

Il démolit quelques idées reçues : “Il n’y a pas de trou dans l’air, comme il n’y a pas de trou dans l’eau. Partout dans le ciel, il existe des particules mais la rencontre entre les masses d’air génère des courants.” Il prend une bouteille à moitié remplie, la bouge à peine, à l’intérieur l’eau s’emballe. “Vous voyez, c’est vous là-dedans, vous êtes beaucoup plus secoués à l’intérieur que les mouvements réels de l’avion.” Nous avons droit à un cours sur les différents types de turbulences, les orographiques, les convectives, celles de sillage, de frottement… Il y en a pour tous les goûts. Il est question de séquences au décollage, de passage de la tropopause, au-dessus des masses nuageuses, à quinze kilomètres d’altitude vers l’équateur, à huit kilomètres vers les pôles.

Du simulateur au premier vol…

Mais c’est l’heure de passer dans le simulateur. Dans l’antre du bâtiment, qui ressemble à une cale sèche de navire. Ils sont au nombre de six, accessibles par de petits pontons, occupés en permanence par des pilotes qui viennent s’y entraîner. Laurie et moi sommes assises à tour de rôle à côté de Willy. En fermant les yeux, nous essayons de deviner si l’avion monte ou descend et souvent nos sens nous trompent, c’est normal. Après le moteur en feu à Orly, nous aurons droit à une remise de gaz pour cause d’obstacle sur une piste à Nice puis à un atterrissage dans le brouillard à Roissy. Je sors moi-même le train. Dans le cockpit, les sensations et les bruits sont incroyablement réalistes. Willy les commente. Tout s’éclaire : la fin de la poussée post-décollage, le virage, la prise d’altitude, les mouvements des vents cisaillants, le choc des aérofreins. Par la fenêtre, les Alpes apparaissent. On s’offre même un petit survol de la presqu’île d’Antibes, interdite dans la vraie vie pour préserver le calme de ses luxueuses villas. Relaxe, on atterrit sans encombre. Mon prochain vrai vol a lieu dans un mois.

La veille de mon départ pour un court vol entre Roissy et Ljubljana, en Slovénie, je suis étonnamment calme. Je fais consciencieusement mes exercices de respiration relaxante, avant de me coucher. Nous arrivons sans trop d’avance à l’aéroport, le temps de passer la sécurité, d’attraper un café et le dernier opus de Bret Easton Ellis, et me voilà déjà dans un petit biréacteur de Bombardier. Je m’installe côté couloir. Ne tentons pas le diable en visant dès aujourd’hui le hublot.

Au décollage, yeux fermés et respiration abdominale de rigueur, au lieu de vivre la poussée comme la sensation douloureuse d’un arrachement qui me mettait dans tous mes états, je visualise l’air qui se glisse sous les ailes et nous aspire en douceur vers l’altitude. Le virage qui suit me paraît de bon augure. Je n’ai pas agrippé la main de mon voisin. Le vol d’une heure vingt se déroule sans grandes turbulences. Avant l’atterrissage, je sors mon parfum, le vaporise, en respire l’odeur délicate et risque même un regard sur le sol qui se rapproche. Ce n’est pas le nirvana, mais mon cœur ne bat pas la chamade. Le léger choc des roues me surprend presque. Déjà au sol. Le ciel aurait-il cessé d’être mon ennemi ? Ce matin, j’ai l’impression de l’avoir maté. Peut-être est-ce seulement ma “folle du logis” que j’ai domptée. Bien fait pour elle et tant mieux pour moi.

Pourquoi Air France s’intéresse au stress

“Le service, c’est le fonds de commerce d’une compagnie aérienne et quand on pense qu’une personne sur trois a peur en avion, notre service est quasiment d’utilité publique”, s’exclame Philippe Goeury, l’ex-animateur du centre anti-stress d’Air France qui a créé en 2006 le stage, dont le coût s’élève à 680 euros. En douze ans, 7 000 personnes l’ont suivi : stars du cinéma, grands dirigeants et une foule d’anonymes. En moyenne, 60 % de femmes et 40 % d’hommes. Selon Philippe Geoury, “ils sont 95 % à trouver le stage efficace, mais dans des proportions différentes.” Certains finissent par trouver du plaisir en avion, l’immense majorité s’en accommode et, pour 5 %, cela ne marche pas du tout. Chaque stagiaire est invité à signaler ses futurs vols, pour un accueil individuel par le personnel navigant.

 

Accidentologie dans le monde

Accidents d’avion (plus de 14 places)
561 décès en 2018
59 décès en 2017
258 décès en 2016

Accidents de la route
1,35 million de décès en 2018
Première cause de décès enfants et moins de 29 ans et 8e cause de décès tout âge

Sources OMS, aviation safety network

 

Source : www.usinenouvelle.com/art…