Ces Français accros au yoga kundalini

Ce yoga, popularisé dans les années 1970 pour libérer de leurs addictions les hippies de Californie, rend accros de plus en plus de Français.

Jamais une branche de yoga n’a alimenté autant de dîners en ville. Les adeptes crient à la révélation, à la transformation de soi et à la renaissance. Les sceptiques répondent dérives, folklore et «gouroutisation». Le kundalini enflamme également les magazines et les réseaux sociaux avec ses clichés de femmes et d’hommes du monde entier, vêtus de blanc, turban sur la tête, assis en tailleur sur une peau de mouton. À l’image de l’Indien Yogi Bhajan, père spirituel du courant, qui l’a importé à Los Angeles dans les années 1970.

À l’époque, les jeunes hippies carburent aux champignons hallucinogènes et au LSD: il les convainc que l’on peut accéder à un autre état de conscience, plaider pour la paix et l’égalité sociale de façon plus naturelle. Ses préceptes se répandent outre-Atlantique ; dans la foulée de son programme de désintoxication, il développe des ashrams destinés à diffuser son enseignement au niveau mondial, fonde une organisation prônant un mode de vie sain pour les individus comme pour l’environnement (3HO pour Happy Healthy Holy Organization) et, un peu plus tard, crée la marque d’infusions Yogi Tea. Contrairement à d’autres «gurus», Bhajan (décédé en 2004) n’hésite pas à donner des conseils pour conserver une apparence jeune, stimuler sa libido, acquérir richesse et succès. «La pratique reste aussi simple que possible afin de pouvoir l’utiliser facilement dans la vie de tous les jours. De manière à ce que tout un chacun puisse se sentir mieux, être visiblement plus en forme et plus heureux », dit-il. La spiritualité orientale adaptée à la société occidentale: un concept qui résonne particulièrement de nos jours.

Tantra et énergie de groupe

«L’engouement est récent, mais il se propage à une vitesse grand V, et pas seulement à Paris, souligne Élodie Garamond, la fondatrice du Tigre Yoga Club. Le kundalini possède des codes New Age qui sont en vogue – il n’aurait pu émerger en France sans le succès du yoga en général, ni tout le discours actuel autour des énergies, de la spiritualité.» Vus de l’extérieur, le folklore et un certain fanatisme de la part des adeptes interrogent. De même, cette ferveur dépassera-t-elle l’effet de mode? «On peut décider d’adhérer ou pas aux vêtements blancs ou aux chants, cela n’empêchera jamais de pratiquer de façon simple et décodifiée et d’en retirer les mêmes bénéfices , reprend Élodie Garamond. Quant au côté gourou, il est vrai que ce mot n’a pas bonne presse en France, pourtant dans des tas de pays, de cultures, trouver un maître spirituel est une chance dans la vie.»

Le kundalini est issu de la tradition tantrique, dont le principe de base est que tout est relié. Selon cette philosophie hindouiste, l’univers tout entier vit en chaque individu, chacun étant une petite partie du grand tout. En Occident, on réduit souvent le tantra à l’érotisme. En réalité, le sexe y est un échange énergétique comme un autre, propre à favoriser la croissance spirituelle. Le but du tantra? Faire émerger l’énergie des chakras inférieurs, les centres énergétiques concentrant les désirs les plus terrestres et égocentriques, vers les chakras supérieurs, qui ouvrent à l’amour et au «soi divin». L’énergie dont on parle est l’énergie kundalini, représentée par un serpent endormi, enroulé sur lui-même. Quand ce serpent, symbole de la conscience, s’éveille, il monte à travers les sept chakras pour amener à un état supérieur de l’être. Les postures (asanas), les exercices de respiration (pranayamas), la méditation et les mantras chantés – en gurmukhi, la langue des sikhs au Pendjab dont Yogi Bhajan était originaire, ce qui explique aussi le port de turbans – sont censés participer à cette ascension de l’énergie. «Le kundalini est une expérience qui se partage encore mieux en communauté – comme chacun peut ressentir dans les grands rassemblements populaires, artistiques ou spirituels une énergie collective plus forte que la somme des énergies individuelles, les élèves bénéficient de l’énergie du groupe. Les effets sur le système nerveux sont puissants, quasi instantanés. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de choisir soigneusement son professeur , ni débutant, ni trop aguerri, qui vous emmènerait trop haut, trop vite», avertit Élodie Garamond. Loin d’être anodin, la méthode est déconseillée aux personnes fragiles ayant déjà expérimenté des bouffées délirantes, souffrant de bipolarité ou de schizophrénie.

Un corps sculpté

Si le plan mental est mis en avant, il ne faut pas négliger le caractère physique du kundalini et ses effets sur le corps. On bouge beaucoup pour, justement, réveiller l’énergie: rapidement, la silhouette s’affine et se sculpte. Chaque leçon (entre 1 heure et 1 h 30) est différente, thématisée (renforcer son système immunitaire, détox de printemps, accroître sa motivation ou équilibrer le syndrome prémenstruel, etc.) et minutée. Elle commence par des exercices et des respirations pour échauffer le corps, puis se concentre sur les kriyas, des postures réalisées les yeux fermés qui mobilisent la colonne vertébrale, les jambes, les bras, certaines répétées jusqu’à 100 fois (108 exactement, nombre symbolique de l’infini).

«Le kundalini est un yoga précis, ordonné, rapide. Certaines postures peuvent paraître ardues, comme celle de la grenouille, une série de squats qui améliore la souplesse des hanches et des adducteurs, bétonne les cuisses et stimule la créativité. Pendant les cours, les élèves prennent souvent conscience de leurs blocages physiques et émotionnels», explique Anne Bianchi. Cette ancienne journaliste devenue professeure, vient d’ouvrir le premier centre dédié, à Paris dans un hôtel particulier de Montmartre (voir page 37, infos sur www.annebianchi.fr) .

«Je vois arriver tellement de gens épuisés, stressés, avec la tête qui explose, ils ne savent plus débrancher…, poursuit-elle. Cette discipline ouvre le bouchon du réservoir et, pratiquée régulièrement, maintient tous les processus vitaux. On parle de kundalini, mais l’on pourrait tout aussi bien parler de chi ou de qi, c’est toujours de force vitale dont il s’agit. Au fil des séances, la colonne vertébrale s’assouplit – on dit souvent que la jeunesse d’un corps est déterminée par la flexibilité de celle-ci -, le dos se redresse et la poitrine s’ouvre. Le bien-être retrouvé se lit jusque sur le visage.» À l’instar des méditations, les kriyas peuvent être réalisés pendant le cours puis reproduits à la maison pendant 40, 90 ou 120 jours dans une démarche plus ou moins personnelle (voir les #challenges sur Instagram). C’est tout le paradoxe de cette «spiritualité» qui fait les beaux jours des réseaux sociaux.

Source : www.lefigaro.fr/industrie…