Longtemps clandestine, la pratique du magnétisme « s’est  professionnalisée » en France

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  • Sociologue à l'EHESS, Fanny Charrasse s'est intéressée à la pratique du en dans une enquête inédite.
  • Entre 2015 et 2021, elle s'est entretenue avec 34 magnétiseurs, 25 médecins et une vingtaine d'agents du ministère de la Santé et de la Miviludes. Dans un ouvrage passionnant, elle questionne notre rapport à la magie et à la modernité.

On connaît tous quelqu'un qui a fait soigner une verrue ou un autre problème de peau par un . Lancer le mot, c'est créer immédiatement un débat. Fanny Charrasse, sociologue à l'EHESS, a réalisé une enquête inédite sur le magnétisme en dans un livre paru le 28 septembre, Le retour du monde magique, magnétisme et paradoxes de la modernité aux éditions La Découverte.

Entre 2015 et 2021, elle s'est entretenue avec 34 magnétiseurs, 25 médecins, une vingtaine d'agents du ministère de la Santé et de la Miviludes. Elle a aussi observé 60 séances de magnétisme pour étudier cette pratique en France dans un ouvrage passionnant qui questionne notre rapport entre magie et modernité.

Vous vous êtes d'abord intéressée au chamanisme au Pérou. Alors, qu'est-ce qui vous a amené à enquêter sur le magnétisme en France ?

Quand j'étais au Pérou, j'ai fait de l'anthropologie avec ce rêve d'exotisme, de partir rencontrer des chamans à l'autre bout du monde. Et là-bas, on me disait « Mais dans ton pays, c'est comment ? ». Je répondais : « Dans mon pays, il n'y a pas de . » Et je me suis rendu compte, qu'en réalité, j'avais un peu oublié que dans les villages autour de moi, de ma famille, il y a des ou des magnétiseurs. J'avais même oublié que ça m'était arrivé dans mon enfance, que j'avais déjà rencontré un quand j'avais une verrue au pied. Et comme la question revenait régulièrement de la part des chamans, je me suis rendu compte que c'était un non pensé de ma part.

Je me suis intéressée à cette question de façon plus scientifique en démarrant la thèse, que j'ai faite à la fois sur le Pérou et sur la France. L'enquête péruvienne devait être équivalente à celle française. Et finalement, j'ai été totalement emportée par le terrain français. Ça m'a plus intéressée à plusieurs niveaux, c'était plus original de travailler sur le magnétisme en France que sur le au Pérou, où plein d'enquêtes ont déjà été faites.

Un travail de ce type est-il inédit ?

Cette enquête sociologique est, en effet, tout à fait inédite en France au moins pour deux raisons. D'abord, parce que les travaux qui existent dans ce domaine sur les pratiques « magiques » de guérison commencent à dater : le travail le plus marquant est celui de Jeanne Favret-Saada (Les mots, la mort, les sorts) de 1977. On peut compter aussi celui de Marcelle Bouteiller (Médecine populaire d'hier et d'aujourd'hui) de 1967.

Ensuite parce que ces travaux portent sur la campagne et non sur la ville. La nouveauté de mon travail est surtout là : il s'intéresse au magnétisme en milieu urbain, et notamment à Paris, et il ne relègue donc pas cette pratique à la , mais observe plutôt comment sa légitimation, comme l'entrée du magnétisme à l'hôpital, participe à la transformation de la modernité occidentale.

Comment définiriez-vous le travail d'un magnétiseur ? Vous distinguez quatre pratiques…

Tous les magnétiseurs ont en commun de travailler avec ce qu'ils appellent l'énergie, un fluide magnétique qui, selon eux, parcourt le corps. Leur but va être de réaligner énergétiquement des personnes, faire en sorte qu'il n'y ait pas de blocage énergétique. Le va quasiment agir comme un ostéopathe. Il va masser, déplacer des parties du corps, remettre droit, en appliquant les mains. Ceux que j'ai appelés toucheux vont travailler l'énergie en posant une main, sur une brûlure par exemple. Les radiesthésistes sont ceux qui utilisent un pendule au cœur de leur pratique et mesure l'énergie avec.

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Et les magnétiseurs médiums, eux, ne vont pas toucher la personne. Ils vont dialoguer avec des esprits, dire qu'ils voient quelqu'un et soigner par ce dialogue. Le patient va être aussi actif, il va dire : « Ça doit être ma grand-mère », etc. La médiumnité est une catégorie à part des magnétiseurs, une séparation qui est exécutée par tous les gens que j'ai rencontrés.

Quand vous intervenez dans des conférences, on vous demande souvent :  « Est-ce que ça marche ? ». Vous y répondez ?

Ma question de sociologue, ce n'est pas : « Est-ce que ça marche ? », mais « comment ça marche ? ». En observant cela, je vais suivre plein d'acteurs, dont des personnes qui vont dire que ça ne marche pas. Si on me demande « Est-ce que ça marche ? », je dirais que le magnétisme, pour un certain nombre de médecins, ne fonctionne pas. Parce que leur façon d'évaluer le magnétisme, c'est celle de l'évaluation classique de médicaments, qui est l'essai contrôlé randomisé en double aveugle, où le magnétisme ne fait pas ses preuves. Mais il y a des médecins qui sont attentifs à d'autres preuves, notamment par entretien compréhensif avec des patients qui ont eu des soins magnétiques et qui racontent comment ça leur a fait du bien.

J'analyse dans le livre les débats sur ce que ça veut dire « fonctionner » et « aller mieux ». Tous les médecins d'ailleurs sont d'accord là-dessus : ils vont attribuer ça à l'effet placebo. Mais par contre, tous les médecins ne considèrent pas de la même façon l'effet placebo. Il y en a certains pour qui c'est un effet nul, ce n'est pas un vrai effet chimique, physiologique. Pour d'autres, un effet placebo, c'est un effet positif, quelque chose qui va nous faire aller mieux. Donc, c'est quand même un effet.

Le magnétisme est considéré comme une dérive thérapeutique par la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Comment les institutions voient cette pratique ?

Pour le responsable de la commission santé de la Miviludes, les magnétiseurs qui vont dire « je peux tout guérir » sont ceux qui représentent un vrai danger. A partir du moment où la séance est chère et, qu'en plus, les magnétiseurs veulent se faire passer pour alternatif et demandent aux patients de cesser tout autre traitement, la Miviludes va pointer du doigt la pratique, en sachant qu'elle ne peut rien faire d'autre que la signaler. Pour le ministère de la Santé, le problème, c'est que ces pratiques ne sont pas régulées. On ne sait jamais à qui on a affaire, etc. Leur but, c'est de recenser les pratiques et d'évaluer leur dangerosité, leur efficacité, de façon à pouvoir mieux les réguler.

Une cinquantaine de magnétiseurs du Gnoma, l'association nationale de magnétiseurs, ont été condamnés dans les années 1950-1960 pour pratique illégale de la médecine. Ce n'est plus le cas à partir des années 1980. Que s'est-il passé ?

Les membres de cette association ne sont plus poursuivis parce qu'ils ont transformé leurs pratiques. Ils ne se présentent plus comme alternatifs, mais vraiment comme complémentaires. Aujourd'hui, ils savent ce qu'il ne faut surtout pas faire pour ne pas être attaqué par l'ordre des médecins. Un code déontologique interdit, par exemple, de faire arrêter un traitement médical aux patients, de faire payer trop cher, de chercher le profit plutôt que le bien-être du patient. Après, il y a des personnes qui, à l'extérieur de l'association, peuvent être poursuivies, mais c'est justement parce qu'ils ne vont pas respecter le code.

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Il y a également une volonté de scientifiser la pratique, c'est-à-dire de mettre en place des dispositifs pour évaluer son efficacité et aussi interdire l'ésotérisme aux membres de l'association. Ils ont progressivement refusé les personnes qui étaient, selon eux, trop ésotériques, un peu trop mystiques ou médium. Tout ça leur a donné du crédit, ce qui fait qu'ils n'étaient plus condamnés parce que l'ordre des médecins n'avait plus rien à leur reprocher à ce niveau-là.

En parallèle, la médecine est de plus en plus technicisée, a de moins en moins de temps à accorder aux patients. Elle va déléguer une partie de ses tâches. Qu'il y ait des magnétiseurs qui puissent prendre en charge des patients à un niveau où la médecine n'est plus capable de le faire, c'est la division du travail, c'est ce qui explique la légitimation de la pratique du magnétisme.

Justement, vous avez enquêté dans des services de cancérologie à Paris sur le rôle des thérapies complémentaires. Quelle place a le magnétisme à l'hôpital ? Est-ce caché ?

J'ai rencontré plusieurs médecins qui recommandaient des magnétiseurs. Quand des patientes ou des patients avaient un cancer, le radiothérapeute va prescrire de la radiothérapie, mais il va dire qu'en complément, ça serait bien de voir un magnétiseur pour parer aux effets secondaires de ce traitement, comme les brûlures. C'est à la fois toléré, accepté, bien vu par certains médecins. Et si c'est clandestin, c'est parce qu'il y a d'autres médecins qui trouvent que c'est n'importe quoi.

Avez-vous vraiment observé un retour du monde magique en France ?

Ce titre, c'est un clin d'œil à l'anthropologue Ernesto De Martino. Même si son ouvrage, Le Monde magique, a des défauts, son intérêt, c'est qu'il montre sa propre réticence à croire à la magie. Et il prend cette réticence comme un problème analytique. Au lieu de dire : « Ça n'existe pas, c'est des bêtises », il va dire « Pourquoi est-ce que j'ai tendance à vouloir dire ça ? ». Il retourne son doute sur lui-même. C'est le geste que j'ai imité.

L'autre raison, c'est qu'on entend beaucoup parler aujourd'hui du fait qu'il y a un retour des pratiques irrationnelles, souvent pour les critiquer. En réalité, ces pratiques ont été longtemps présentes, mais clandestines. Elles ont aujourd'hui une visibilité qu'elles n'avaient pas. Mais, en même temps, il y a une légitimation de ces pratiques pour le magnétisme, comme on le voit avec la baisse des procès.

Cette légitimation s'accompagne d'une transformation de la pratique qui consiste notamment à en évacuer en partie le côté trop magique. Donc, c'est assez ambigu. Cette légitimation a un coût, celui de la professionnalisation de la pratique, de sa scientifisation. Si la reconnaissance étatique advenait, elle ne reconnaîtrait pas n'importe quel type de pratique.

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