La transe, une capacité universelle du cerveau ?

Sommes-nous tous des chamans qui s’ignorent ?  Un article de la revue « Clinical Neurophysiology » publié fin novembre par un groupe d’experts conduit par Olivia Gosseries, chargée de recherche au Coma Science Group de l’université de Liège, suggère cette incroyable perspective. L’étude a été conduite sur une experte de la transe, l’ethnomusicologue Corine Sombrun, dont l’histoire a inspiré le scénario du film « Un monde plus grand ». Au cours d’un documentaire qu’elle réalise en Mongolie au début des années 2000, elle assiste à une cérémonie chamanique, et la voilà prise de spasmes en se laissant entraîner par le rythme sourd du tambour d’Oyun.

Dans les grandes steppes où elle vit, la vieille femme réveille chez l’Occidentale des capacités insoupçonnées, habituellement réservées à un Mongol sur 100.000. « Tout mon corps s’est mis à s’agiter et des cris de loup sont sortis de ma gorge. J’avais conscience de ce qui se passait. C’était effrayant, mais irrépressible », décrit-elle. La chamane des steppes insiste pour encadrer son apprentissage. Sa formation va durer huit ans. « Ce qui m’intéressait n’était pas de devenir chamane, mais de comprendre comment le son d’un tambour pouvait influencer mon cerveau à ce point. » A l’époque, les anthropologues décrivent l’état de transe comme une théâtralisation rituelle. Les chamans veulent faire croire qu’ils communiquent avec les esprits qui habitent la nature. Avec ce prétendu don, ils peuvent asseoir leur pouvoir sur le clan.

Seulement voilà : partout sur la planète, plusieurs centaines de sociétés traditionnelles sans liens entre elles ont développé une forme institutionnalisée de transe. Cet état ne peut donc pas être que culturel. Devenue à son tour « udgan » (femme chamane) – la première Occidentale du genre -, Corine Sombrun s’évertue à prouver scientifiquement que son cerveau réagit différemment quand elle entre dans cet état. Elle apprend à se passer du tambour et, à force de répétitions, parvient à provoquer ses transes à la demande. Elle est prête pour servir de sujet d’étude à la science. Les premiers électroencéphalogrammes confirment une activité inhabituelle de son cerveau. En 2017,  une étude montre ainsi des tracés similaires à l’addition de trois symptômes dissociatifs connus dans les bandes de fréquences bêta : manie, dépression, schizophrénie. Mais chez le cobaye, rien de pathologique. Après quelques minutes en état de transe volontaire (ou cognitive), son cerveau retrouve une activité normale.

Conscience inhibée

La nouvelle étude appuyée par une batterie d’imagerie cérébrale nous en apprend un peu plus : elle montre que non seulement l’hémisphère droit qui exprime nos émotions « s’enflamme » jusqu’à devenir prédominant, mais aussi que le cortex préfrontal, le système conscient analytique distinguant Homo sapiens du règne animal, est légèrement inhibé. « Cet effacement permet à d’autres fonctions cérébrales plus intuitives de s’exprimer. Bien que limités à une seule praticienne hautement qualifiée, les résultats montrent que la transe cognitive induit un état de conscience modifié », expliquent les auteurs. Les mesures ont notamment mis en évidence que, comparé à un état de conscience ordinaire, la rapidité de transmission électrique des flux synaptiques sous transe était six fois plus rapide (50 millisecondes versus 300).

Les travaux scientifiques débutent pour expliquer cet état proche des réactions de survie instinctives. « Nos forces sont décuplées, la sensation de douleur diminue, la perception du temps est modifiée et nous réalisons des gestes qui échappent à notre mode de décision habituel », décrit Corine Sombrun. Ce à quoi la transe donne accès est encore difficile à entendre dans nos sociétés industrielles contemporaines, mais la question interpelle. « Les animaux domestiques sont capables de détecter des maladies. Ils repèrent sans doute des odeurs, des informations dans l’environnement, ce que je ressens parfois », explique la musicologue. Comme si l’état de transe permettait d’entrer « en contact intime » avec tout le vivant, et de ressentir un champ de perceptions peu ou pas accessible dans notre état de conscience ordinaire. « Les scientifiques ont montré que les arbres partagent une forme d’intelligence qui leur permet de communiquer entre eux pour organiser leur développement forestier. Ils transmettent par exemple des indications sur leur état de santé. Il semblerait que nous recevions ce type d’informations durant la transe », explique Corine Sombrun.

Formation à la transe

Grâce à sa formation de musicologue, elle est parvenue à identifier les séquences sonores qui provoquent cet état chez elle, et à réaliser un montage plus efficace que le son du tambour. Lors d’un programme de recherche mené sur 600 volontaires de profils variés, la quasi-totalité (90 %) a vécu la transe. Cette année,  le TranceScience Research Institute , qu’elle a cofondé avec le chercheur en résonance magnétique Francis Taulelle, va donc proposer une première série d’ateliers pour le corps scientifique et médical auxquels participeront plus de 160 professionnels. « Comment comprendre l’état de transe sans la pratiquer ? » justifie-t-elle. Ceux d’entre eux qui le souhaitent pourront également recevoir une formation de trois ans pour utiliser ce protocole alternatif dans des études cliniques. « Mobiliser l’émotion plutôt que notre hémisphère cartésien ouvre de nouvelles perspectives de diagnostic et d’empathie avec le patient », anticipe une praticienne candidate.

Des applications thérapeutiques se dessinent, que Francis Taulelle lui-même a pu tester : partiellement paralysé à la suite d’une compression médullaire, le chercheur est parvenu à remobiliser son bassin au cours d’une première transe. Par la suite, il a perfectionné son apprentissage et retrouvé à force de répétitions une motricité totale. « Nous formulons l’hypothèse que la transe amplifie certains potentiels d’autoguérison en permettant au cerveau de lever l’inhibition de circuits neuronaux subconscients », suggère-t-il. Un premier pas vers l’homme augmenté… par lui-même ?

Les substances hallucinogènes reprennent le chemin des laboratoires

Après avoir été une première fois synthétisé par les chimistes suisses Arthur Stoll et Albert Hofmann en 1938 puis testé en psychiatrie, le LSD avait fini par échapper à la médecine pour se propager dans les milieux artistiques avant d’être classé au rang des substances illicites. Avec l’ecstasy et les champignons hallucinogènes, il revient en grâce dans la recherche pour soigner des troubles de santé mentale. « Contrairement aux autres médicaments qui apaisent les symptômes, ces produits auraient la capacité à réparer le cerveau », explique un chercheur. Une étude réalisée à l’université américaine Johns-Hopkins sur 80 patients cancéreux en phase terminale a par exemple montré une réduction significative de l’anxiété chez 80 % des patients. La même équipe a testé une population de fumeurs : 80 % ont arrêté après six mois, un niveau jamais atteint par d’autres thérapies. Des résultats similaires ont été obtenus avec l’ecstasy :  une étude parue dans « The Lancet Psychiatry » explique ainsi que la MDMA, principe actif de l’ecstasy, pourrait soigner les chocs post-traumatiques en provoquant la libération d’ocytocine, l’hormone de l’amour, diminuant l’activité de l’amygdale gauche associée à la peur. Des essais de phase III ont été autorisés aux Etats-Unis. S’ils sont positifs, son usage thérapeutique pourrait débuter dès l’an prochain.

D’autres états de conscience modifiés

Sommeil paradoxal – Lors de cette phase où se concentrent les rêves, l’activité du cortex préfrontal, siège de la conscience, diminue pour laisser s’exprimer des zones impliquées dans les émotions et la vision. Le même phénomène se produit en état de transe.

Hypnose – Cet état crée un équilibre entre les deux hémisphères de notre cerveau, notre esprit logique et rationnel et notre esprit intuitif et créatif. Avec l’hypnose, le thérapeute peut accéder à l’inconscient et activer les capacités d’auto-guérison du patient.

Sophrologie – Cette pratique stimule le travail des ondes alpha (de 8 à 13 Hz) correspondant à la relaxation légère.

Méditation – En se concentrant sur la profondeur, la longueur et la complexité de sa respiration, on peut stimuler la génération des ondes thêta (de 4 à 8 Hz) correspondant à une relaxation profonde.

Yoga nidra – Ce yoga de relaxation profonde est aussi qualifié de sommeil conscient. Les pratiquants les plus expérimentés font apparaître des ondes delta (de 0,5 à 4 Hz) caractéristiques du sommeil profond tout en conservant les yeux ouverts sur le monde.

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