Hypersensible chimique multiple : une vie en marge

Lors du rendez-vous, Gisèle Martel nous accueille avec son masque recouvert d’un foulard. Malgré tout, quelques instants plus tard, elle est déjà incommodée par la lessive qui imprègne nos vêtements. Gisèle est hypersensible chimique multiple.

En juin 2015, cet agent communal est à son poste à la mairie de Seyssinet-Pariset, où des travaux ont lieu. Ils engendrent des émanations de solvants et peintures dans lesquelles elle baigne. Toux infernale, étouffements et vomissements se déclenchent. Ce n’est que le début des problèmes et d’une errance médicale : « Le médecin que j’ai consulté à l’époque m’a dit d’aller voir un psy ! »

Quand le revêtement d’une poêle rend malade

Dès lors, « le système nerveux a commencé à être perturbé » et elle s’est mis à réagir à plein de choses : les lessives, certains parfums, le revêtement de la poêle à frire, les résidus de pesticides sur les fruits et légumes… « En allant au travail à pied, parfois, je ne comprenais plus le sens des feux verts ou rouges ou comment m’y prendre pour descendre du trottoir. Lorsqu’une de mes collègues qui portait du parfum entrait, je ne savais plus téléphoner. »

En résumé, « toutes les molécules chimiques artificielles me rendent malade ». Dès qu’elle s’en éloigne, en allant à la campagne, « le corps va mieux ».

Depuis le 30 janvier 2016, elle ne travaille plus. Son syndrome est certifié par l’un des trois médecins spécialistes dans l’Hexagone. Pourtant, le MCS (multiple chimical sensitivity) n’est pas reconnu comme une maladie en France, alors qu’il l’est au Canada et aux États-Unis. « Que ce soient les médecins généralistes ou les professeurs exerçant dans les centres de médecines environnementales en CHU, ils ne sont pas formés », regrette-t-elle.

Une méconnaissance vécue comme une négation par les malades, qui entrent dans un isolement dangereux. Ce mal invisible est difficile à comprendre et à faire accepter. « J’ai perdu des liens, mais je suis en contact avec d’autres malades, un monde parallèle. » C’est ainsi qu’elle a rencontré Annick, dont le fils est lui aussi MCS [voir ci-contre].

Aujourd’hui, Journée mondiale des maladies environnementales, elles témoignent pour que le MCS soit connu et reconnu. « Il faudrait aussi des lieux de répit comme pour les électro-sensibles. »

❏ Le collectif France MCS (francemcs.fr) apporte écoute et conseils aux personnes malades et familles de malades. ❏ SOS MCS ( sosmcs.org) est une association française d’aide et de défense des personnes atteintes du syndrome d’hypersensibilité chimique multiple.

Le syndrome MCS

Cette maladie chronique est décrite pour la première fois dans les années 1950 par l’Américain Theron G. Randolph. La sensibilité aux produits chimiques des patients atteints de MCS (multiple chimical sensitivity) est 1 000 fois plus importante que chez les personnes non-atteintes. Les symptômes : maux de tête, difficultés respiratoires, troubles neurologiques, douleurs musculaires et articulaires, problèmes de concentration et de mémorisation, troubles de la vue, sensoriels, irritation des voies respiratoires, fatigue chronique, palpitations cardiaques (source : Environnement France).

Annick a quitté Grenoble et vit avec son fils à 600 m d’altitude, insuffisant pourtant pour éviter toute pollution. Lorsqu’elle revient d’une grande surface, été comme hiver, elle quitte ses habits sur le palier, file sous la douche et met une tenue propre. Car toutes les molécules chimiques invisibles qui se sont accrochées à elle rendent malade son fils.

Alors que le jeune homme de 20 ans préparait son avenir, il est devenu chimico-sensible. « Les médecins l’ont diagnostiqué en burn-out. Ils voulaient lui donner des médicaments qui auraient aggravé sa situation, puisque la chimie le rend malade. » La colère perce dans ses mots : « Les médecins baissent les bras. On est envahi par une pseudo-psychiatrie de comptoir dès lors qu’ils ne comprennent pas. C’est du déni. Du coup, on perd des années et une énergie précieuse à identifier le MCS… »

« Je ne vois pas l’intérêt pour mon fils, à 30 ans, de vivre dans une prison verte, sans relations. » Elle ne lâche pas son garçon après « l’avoir vu s’écrouler petit à petit ». Crise d’étouffement et brouillard mental peuvent le mettre en danger. « Il est à la merci de toute sorte de réactions. L’éviction, c’est la solution. »

Une vie en dehors de la vie.

Par Estelle ZANARDI E.Z. | Publié le 12/05/2019 à 06:00 |

Source : www.ledauphine.com/isere-…