Dans les entrailles du bien-être

S’offrir un massage du corps est devenu en vingt ans un geste assez banal. En ville, dans un spa d’hôtel ou sur une plage de Thaïlande, on sait combien la détente musculaire et le lâcher-prise généré par la danse des mains allège l’être tout entier pendant au moins soixante minutes. Mais au passage du ventre, on espère souvent que la pression des mains diminue, que le protocole soit plus bref. «Pour la simple raison que c’est une zone d’une hypervulnérabilité, une zone dite molle. Il y a une appréhension inconsciente à l’offrir aux mains de quelqu’un. Cela fait partie des peurs ataviques, car le ventre renferme les organes essentiels et le plexus solaire, protégés uniquement par la sangle abdominale», analyse Nathalie Poiroux, cofondatrice des Spas Cinq Mondes.

Pourtant, on connaît aujourd’hui l’importance de ce «second cerveau», selon l’expression du docteur Gershon, neurobiologiste et anatomiste. Depuis la fin des années 1990, il met en avant le rôle de l’intestin, composé de neurones produisant des neurotransmetteurs identiques à ceux du cerveau. Une grande partie de la sérotonine, hormone du bonheur, naît donc dans les entrailles. Grâce au microbiote intestinal, le ventre génère par ailleurs environ 85% des cellules immunitaires de l’organisme.

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Détoxication en profondeur

«A l’aune des neurosciences, on redécouvre des secrets de longévité qui étaient déjà inscrits dans les textes aussi vieux que l’ayurvéda qui remonte à 3000 ans avant Jésus-Christ. Selon la médecine ayurvédique, la santé intègre toutes les capacités psychiques, physiques et émotionnelles, d’où l’importance de détoxiner son corps, et par là même d’avoir un impact sur l’esprit, entre autres par le massage du ventre et la respiration», poursuit la spécialiste basée à Paris.

La marque Cinq Mondes propose depuis deux ans un massage centré sur cette zone très peu intégrée dans les rituels classiques: le Soin Détox Udarabhyanga. Le protocole vise à travailler d’abord le dos pour ne pas entrer trop brusquement dans l’intimité du ventre, améliorer la respiration et la détente. «On vient prendre un premier contact en glissant les mains par-dessous, utilisant le poids corporel de façon passive pour masser le ventre. Une fois la personne couchée sur le dos, le massage de l’abdomen d’une vingtaine de minutes est assez rythmé, entre gestes circulaires et vibrations pour dénouer les organes. Ensuite, un massage du cuir chevelu puis des jambes est effectué pendant la pose sur le ventre d’un cataplasme chauffant à base de pois chiches. Cette recette ayurvédique stimule davantage la détox en améliorant l’action vasodilatatoire sur les petits vaisseaux et la peau pour un meilleur drainage», détaille la créatrice du rituel proposé au spa Cinq Mondes du Beau-Rivage Palace Lausanne.

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Un travail qui peut aussi se faire seul à la maison en parallèle. A jeun le matin, juste après avoir bu un verre d’eau chaude, Nathalie Poiroux conseille de s’allonger sur le dos, d’inspirer en gonflant le ventre puis d’expirer en écrasant son ventre avec ses deux mains l’une sur l’autre pour détendre tout le bas de l’abdomen. Masser ensuite tout le parcours du gros intestin, côlons ascendant, transverse et descendant en respirant amplement, stimulant ainsi le transit intestinal et donc l’élimination des toxines. Le soir, pour la détente, elle conseille de créer un cercle à partir du nombril, de plus en plus grand jusqu’à l’extérieur du ventre. Le tout avec attention et bienveillance, rythmé par une respiration profonde et consciente. «Pour renforcer encore les bienfaits, on peut visualiser en massant la structuration interne des organes, l’estomac, le foie, le pancréas, le gros et le petit intestin. Chercher à être à l’écoute des blocages ou des libérations. Discerner les zones chaudes, versus froides, pour avoir accès au vivant de son ventre et voir que ce n’est pas une chose inconnue», conseille-t-elle.

Le ventre, baromètre du corps

L’ayurvéda n’est pas la seule approche millénaire à se pencher sur le bien-être des entrailles. Selon la philosophie chinoise taoïste, les émotions négatives se logent dans les organes de l’abdomen. Ces charges émotionnelles négatives retenues génèrent des mal-être qui perturbent le «Qi» («chi» en chinois) pouvant aller jusqu’à la maladie. Pour réharmoniser la circulation énergétique dans le corps et donc se maintenir en bonne santé, les moines bouddhistes ont toujours pratiqué le massage abdominal. Importé en Occident dans les années 1960 par le maître taoïste Mantak Chia, sous le nom de Chi Nei Tsang, il vise à dissoudre ces blocages énergétiques, harmoniser toutes les fonctions vitales (digestion, élimination, circulation) en agissant indirectement sur le système lymphatique, la circulation sanguine, les fonctions urogénitales ou encore le système immunitaire.

«Un ventre dont les organes fonctionnent bien est un gage de qualité de vie, tant physique qu’émotionnelle. Pour moi, cette technique est donc centrale dans ma prise en charge globale d’une personne qui vient me consulter avec des problèmes émotionnels, un moment de crise ou qui a des maux de dos», note Marie-France Boin, infirmière, spécialisée en réanimation, puis formée aux thérapies psychocorporelles, aux massages, au travail énergétique et à l’hypnothérapie ericksonienne qui pratique dans la région lausannoise. Pour elle, le ventre est un centre d’archives de la vie émotionnelle. Le massage taoïste peut «drainer» de vieilles émotions, et dénouer les nœuds. En reprenant contact avec cette zone intime, les gens qu’elle accompagne habitent à nouveau leur ventre, retrouvent plus de légèreté et de joie de vivre.

Mal de ventre, mal dans la tête

Au cœur de ces massages, le ventre retrouve une signification plus profonde que la simple considération esthétique. C’est aussi ce que cherche à donner la Française Joëlle Bildstein avec la méthode Belly Lab qu’elle diffuse sous forme digitale. «La plupart des femmes sont mal avec leur ventre et donc aussi mal dans leur tête. Elles soignent leur look, font attention à leur apparence, pratiquent du sport parfois intensif mais ne prêtent pas assez attention au monde intérieur de leur ventre», explique-t-elle d’emblée. Son approche vise entre autres à les faire travailler sur leur muscle du transverse, ce qui agit directement sur les organes, les fluidifie et les dynamise, comme un massage.

Sorte de gymnastique hypopressive, elle muscle et renforce la sangle abdominale par un travail postural et respiratoire. En parallèle, elle aborde dans ses vidéos et sur son forum des thèmes liés aux relations entre le ventre et le cerveau, le microbiote, l’importance de l’auto-massage ou le massage postnatal. «Pendant quinze minutes par jour, les exercices que je préconise les invitent à travailler sur elles-mêmes, à prendre conscience de leur plancher pelvien et de leurs organes, ce qui les oblige à rentrer en elles-mêmes. Après un mois, elles ont une meilleure posture, une meilleure digestion et souvent une meilleure sexualité», détaille-t-elle.

Autant de moyens pour traiter cette partie du corps avec beaucoup de bienveillance et d’engagement. Un travail de réconciliation, en somme, pour découvrir des sensations qui en disent souvent beaucoup sur le bien-être général.

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