Archéologie : NDE : l’énigme d’un manuscrit vieux de 4 000 ans enfin résolue

« To be or not to be, that is the question… » La fameuse tirade de Hamlet a son pendant égyptien ! Elle figure dans un papyrus daté entre 1 900 et 2 000 ans avant notre ère. Ce texte conservé au musée égyptien de Berlin depuis 1842 est bien connu des égyptologues. Intitulé « La Dispute du Désespéré avec son bâ [son âme, NDLR] », il voit son héros s'interroger s'il doit mieux vivre ou mourir. « Certains ont cru voir dans ce texte les réflexions d'un homme suicidaire ; d'autres, le dialogue entre un défunt et un esprit, à l'occasion du jugement dernier », explique l'égyptologue Marina Escolano-Poveda. Le document étant privé de son chapitre introductif permettant de contextualiser le reste du texte, les spécialistes d' antique se déchiraient jusque-là.Marina Escolano-Poveda est en passe de trancher définitivement la question. La chercheuse espagnole de 37 ans, aujourd'hui enseignante à l'université de Liverpool (Royaume-Uni), a, de fait, retrouvé dans les réserves d'un petit musée de Majorque (Espagne) les lignes introductives de ce récit digne de Shakespeare. Les passages manquants permettent aujourd'hui de mieux comprendre qui est le protagoniste de ce conte philosophique vieux de près de 4 000 ans. « Il s'agit d'un homme mourant qui décrit de manière imagée la manière dont il voit sa dernière heure arriver », émet l'historienne native d'Alicante.L'égyptologue ajoute que « contrairement à ce que l'on pensait jusque-là, le héros ne meurt pas à la fin puisqu'il est bien spécifié dans l'introduction que c'est lui-même qui est l'auteur de ce texte. Cela suppose donc qu'il ait survécu. Si l'on devait qualifier l'épisode, on dirait aujourd'hui que le narrateur a vécu une expérience de mort imminente. Tous les éléments ce que l'on appelle une near death experience () en anglais y sont: la description d'un tunnel au bout duquel une lumière brille, le de la personnalité de celui qui traverse ce type d'épreuve. Le fait qu'il se voit à l'agonie depuis l'extérieur de son corps… », décrit la scientifique.Near death experience« C'est à la faveur d'un congrès, organisé en 2010 à Majorque, que je suis tombée pour la première fois sur ce document en forme de puzzle [le papyrus est constitué de l'assemblage de 72 morceaux, NDLR]. Personne ne savait de quoi il s'agissait. Il faut dire que, au vu de son mauvais état, aucun chercheur n'avait vraiment pris la peine de se pencher dessus. Mais il m'intriguait », raconte l'égyptologue. Alors doctorante aux États-Unis, à l'université Johns-Hopkins de Baltimore (Maryland), la jeune femme récupère une copie de ce qu'elle pressent comme un texte important. Elle va passer plusieurs années à l'étudier sous toutes les coutures. « On m'avait dit que ce document était écrit en caractères démotiques. En y regardant de plus près, je me suis rendu compte qu'il comportait en réalité des hiéroglyphes d'une facture typique de la XIIe dynastie, ce qui en fait un texte du début du Moyen Empire », dit-elle.

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L'égyptologue espagnole y relève, par ailleurs, des caractères rares transcrits tantôt à l'encre noire, tantôt à l'encre rouge. Notamment un mystérieux hiéroglyphe en forme de barque allongée. C'est à la faveur d'un nouvel examen du document en avril 2015 qu'elle relève des analogies entre le texte majorquin et le célèbre papyrus berlinois sur la base de cette graphie spécifique. « Je me souviens parfaitement du moment où j'ai eu cette révélation. Il devait être 3 heures du matin. J'écoutais la chanson « Salir du groupe Extremoduro. J'ai alors pris conscience du fait que le papyrus que j'avais sous les yeux était du même auteur que celui de La Dispute… », sourit-elle.La chercheuse écrit immédiatement à son directeur de thèse, James Allen, professeur à la Brown University (Rhode Island). Son e-mail nocturne n'est constitué que d'une question : « Pensez-vous, au vu des éléments que je vous soumets ici, que les deux textes de Berlin et de Majorque soient du même scribe ? » La réponse du chercheur américain ne se fait pas attendre. Elle est affirmative. Un autre ponte en égyptologie, Richard Parkinson, professeur à l'université d'Oxford au Royaume-Uni, valide également la découverte.L'enquête n'est pas finieMarina Escolano-Poveda publie son premier article sur sa trouvaille en 2017 dans la prestigieuse revue allemande Zeitschrift für Äegyptische Sprache und Altertumskunde. Elle reviendra plusieurs fois à Majorque et fera d'autres découvertes. « Les morceaux de papyrus conservés sur place comportent des extraits d'autres », souffle-t-elle. Parmi eux ? Le Conte du pasteur, qui narre la rencontre d'un éleveur de bétail et d'une déesse. « Un récit que nous avions tendance à envisager sous la forme d'un conte moral, car une divinité semble tenter de séduire un humain pour le mettre dans sa couche. Mon hypothèse est tout autre : la déesse me semble surtout intéressée par le bétail du paysan », corrige l'égyptologue.

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Figurent aussi dans le papyrus de Majorque des extraits d'un ouvrage liturgique célèbre : Le Livre des morts, qui recense les bénédictions que doit prononcer chaque défunt au moment de traverser le royaume des morts. Il y a quelques mois, Bernard Mathieu publiait quelques-unes des conclusions de la chercheuse dans l'un de ses derniers ouvrages (La Littérature de l'Égypte ancienne, vol. III, aux éditions des Belles Lettres, 2023). Marina Escolano-Poveda rêve désormais d'organiser une exposition à Berlin où seraient réunies, à nouveau, les parties séparées du récit qu'elle étudie depuis si longtemps.« J'aimerais que cet événement permette de restaurer le papyrus de Majorque. À cette occasion, nous pourrions l'étudier et peut-être en retracer l' », dit-elle. Une histoire qui commence en 1837 à Londres dans une salle des ventes où sont dispersés des documents antiques. « J'ai retrouvé la trace de cette vente aux enchères chez Sotheby's. L'un des lots, en bon état, a atterri en . L'autre, moins bien conservé, a dû être acheté par un Français, car le papier qui sert de support aux fragments que j'ai examinés ressemble à celui qu'utilisaient alors le Louvre et la Bibliothèque nationale », poursuit-elle. Marina Escolano-Poveda veut désormais établir les conditions dans lesquelles ce deuxième lot a atterri, en partie, à Majorque en 1913. « Je dis “en partie”, car je sais que d'autres fragments sont aujourd'hui à New York », affirme-t-elle. L'enquête est loin d'être terminée.

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